«Nous sommes une agence de voyages».

Quand on parle voyages avec les artistes conceptuels Frank et Patrik Riklin, il y a une chose qu’on se refuse à faire: prendre la poudre d’escampette. Les jumeaux nous emmènent par des chemins détournés à la découverte de nous-mêmes. Et s’autorisent parfois à tirer le frein d’urgence.

Frank et Patrik Riklin, vous rentrez de vacances. Le voyage, qu’est-ce que cela représente pour un artiste?
Patrik: L’extraordinaire dans notre métier, c’est que nous voyageons tous les jours, par la pensée. Et l’art que nous produisons a pour but d’emmener les gens en voyage.

Frank: Quand nous faisons un vrai voyage, ce n’est pas le tourisme de masse qui nous intéresse, mais le voyage dans l’incertain. Nous adorons l’aventure, et cela depuis notre enfance à Saint-Gall. Nous passions le plus clair de notre temps dans la forêt et nous y vivions des choses qui relevaient pour nous de l’expédition. Partir sans se poser de questions, creuser des souterrains, construire des cabanes… Nous y avons passé des années.

Patrik: Et aujourd’hui encore, quand nous prenons le large, c’est pour oser ou tenter quelque Chose.

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Foto: Zeljko Gataric

Les voyages de repos ne vous disent donc rien?
Patrik: Non. Plutôt que de suivre le courant, je préfère emprunter des chemins détournés. On y découvre des choses auxquelles on ne s’attend pas.

Un exemple?
Patrik: À Berlin, au restaurant, je demandais souvent à quitter les lieux par l’arrière pour sortir des sentiers battus. Les cours intérieures permettent de faire des découvertes incroyables loin des endroits touristiques. En décidant de se perdre, on peut parfois aller très loin, cela encourage la spontanéité.

Frank: En Suisse, si on se déplace uniquement de ville en ville, on a vite une impression de densité. Mais si l’on s’échappe, et qu’on se rend par exemple dans la merveilleuse région de l’Emmental, on ne ressent pas ce stress-là. On fait l’expérience d’une Suisse différente, authentique.

Patrik: Tout à fait. Là-bas, j’ai découvert une Suisse que je ne connaissais pas: vallonnée, verte et aérée.

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Foto: Zeljko Gataric

Nombreux sont les créatifs qui partent à l’étranger. Vous avez tous deux étudié l’art plastique, Frank à Zurich, Patrik à Brême, Francfort et Berlin. Aujourd’hui, vous travaillez de nouveau à Saint-Gall, la ville de votre enfance. Pourquoi ce retour aux sources?
Frank: Pour la qualité de vie. Saint-Gall offre un cadre de vie idéal. Mais cela ne veut pas dire que je n’aurai pas envie un jour de humer l’air de New York.

Patrik: Nous apprécions le calme, et c’est en province que nous le trouvons. J’ai passé six ans à Berlin et j’ai vécu au rythme de cette grande ville. Et pourtant, je recherchais toujours ce qu’il y avait en elle de provincial, les cloches des églises par exemple. Comme nous avons reçu une éducation catholique stricte, mon amie et moi écoutions ensemble les cloches sonner dans Berlin tous les samedis à 17 heures et nous célébrions le mal du pays. C’est un sentiment que je trouve très beau. Il nous dit qu’on sait d’où on vient et que quelque chose compte au point de nous manquer. J’aime le côté provincial de la ville.

Vous célébrez le mal du pays?
Patrik: Pas toujours. Pendant mes études en Allemagne, j’ai habité un certain temps dans une gare désaffectée entre Brême et Hambourg, juste devant les rails de la voie 1. C’était une consolation pour moi que de voir ces rails qui auraient pu me ramener à tout moment à Saint-Gall si je l’avais voulu. Ces rails ont été pour moi une béquille émotionnelle dans ce plat pays. J’avais vraiment la nostalgie de ma ville.

Avez-vous aussi la nostalgie du voyage?
Frank: Oui, au printemps surtout. Je suis saisi par l’envie d’ailleurs, d’aller à la mer.

Patrik: Je rentre d’Engadine avec mon amie. Là-bas aussi, la Suisse est magnifique. Cela a été une vraie découverte. Les paysages sont à couper le souffle. Un paradis sur Terre, comme dans les livres. En revanche, j’ai trouvé Saint-Moritz affreux. Toutes ces boutiques hors de prix, quelle horreur! 

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Foto: Zeljko Gataric

Qu’est-ce que vous recherchez dans vos voyages?
Frank: Nous aimons ce qui est petit, à taille humaine. Dans notre travail, c’est la même chose: il est beaucoup question de l’éloge du petit. Cela tient à la voie que nous avons prise: des études d’art et l’indépendance. Le temps est notre luxe; notre capital d’artiste, c’est la liberté. Elle est nécessaire à l’art. Nous avons poursuivi notre vision et fondé l’Atelier für Sonderaufgaben («Atelier de projets spéciaux») à la fin des années 1990.

Patrik: Un de ces projets spéciaux consistait à identifier les plus petites puissances politiques d’Europe de l’Ouest. Nous l’avons concrétisé en 2004 avec le plus petit sommet du monde, qui s’est tenu sur le mont Kamor dans l’Alpstein, près de Saint-Gall.

Quelle est donc la plus petite commune de Suisse?
Patrik: Corippo, dans le val Verzasca. Le cœur de cette commune minuscule, qui comptait 23 habitants à l’époque, est de toute beauté.

Frank: L’idée était de créer un contrepoids aux grands sommets politiques, un P6 à la place du G8. Ce voyage nous a conduits dans des lieux coupés du monde.

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Comment peut-on s’imaginer votre travail?
Frank: Des gens viennent avec un projet, des contenus ou des problèmes, puis c’est l’art qui prend le relais. Cela ne se passe pas comme avec une entreprise de services classique, selon le schéma «le client est roi». Pour nous, c’est le contenu qui est roi. Nous sommes artistes et nous proposons aux personnes de faire tel ou tel voyage avec nous. Au fond, nous opérons un peu comme une agence de voyages.

Patrik: C’est très juste. Il faut dire qu’une partie de notre société aspire à voyager de cette façon.

Frank: Oui. De nos jours, tout le monde est rattrapé dans ses congés par la technologie et l’organisation des vacances. C’est un vrai phénomène: les gens partent en vacances mais tout y est pareil, sauf peut-être les températures. Le temps libre ne se distingue plus en rien de la vie de tous les jours.

Quand vous dites que le temps est votre luxe: voyagez-vous autrement?

Frank: Oui, sans aucun doute.

Patrik: Il n’y a qu’une fois où le temps m’a vraiment manqué. C’était dans une gare en Allemagne, la porte du train est restée fermée. Alors j’ai tiré le frein d’urgence. Je n’avais pas eu le choix et je savais combien cela me coûterait.

Une réaction pas banale! À l’inverse, dans votre travail, vous vous intéressez surtout aux choses ordinaires.
Frank: Tout à fait. La vie quotidienne joue un rôle important dans notre travail, car elle est une grande source d’inspiration pour ce qui sort de l’ordinaire. Avec notre art, nous agissons sur le quotidien et essayons d’établir de nouvelles réalités, comme avec le plus petit sommet du monde.

Patrik: À chaque fois, nous nous demajndons: qu’est ce qui se passe si l’art devient une partie intégrante de la société? Nous voulons travailler sur le prétendument impossible, remettre en cause l’habituel.

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Foto: Zeljko Gataric

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
Frank: Nous participons à un projet passionnant aux côtés des frères Freitag à Lausanne. L’exposition «Freitag ad absurdum» se poursuit au mudac, le Musée de design et d’arts appliqués contemporains, jusqu’à fin février. Nous expérimentons aussi autour du concept d’«artonomie», qui se situe au croisement de l’art et de l’économie.

Portrait
Les jumeaux Frank et Patrik Riklin, 41 ans, ont leurs racines à Saint-Gall: leur père était politologue et recteur d’université, leur mère chanteuse lyrique, et les quatre aînés de la fratrie travaillent eux aussi dans le milieu culturel. En 1999, après leurs études, les deux artistes fondent «l’Atelier für Sonderaufgaben» dans leur ville d’origine. Leurs projets sont profondément ancrés dans la société et le quotidien. Des concepts comme «l’hôtel zéro étoile», «Bignik» ou la plus petite rencontre au sommet leur ont valu une reconnaissance internationale.

 

via_1-15_klein Cet article de Janine Radlingmayr est paru dans le numéro 10|2015 du magazine via. Le magazine des transports publics est disponible gratuitement dans (presque) toutes les gares.

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